#8-9 L’alimentation durable en question(s)

Le droit à l’alimentation et à la nutrition en Belgique
Manuel Eggen

Aide alimentaire et alimentation durable: des ponts pertinents ?
Catherine Rousseau & Lotte Damhuis

Démocratiser l’alimentation durable avec la sécurité sociale alimentaire
Julien Vastenaekels

Crise sanitaire... Crise alimentaire
Revue de presse

Terres des villes. Morceaux choisis
Livia Cahn, Chloé Deligne, Noémie Pons-Rotbardt, Nicolas Prignot, Alexis Zimmer & Benedikte Zitouni

Céréales... Entre villes et campagnes, une longue histoire
Entretien avec Didier Demorcy, par Livia Cahn

Alimentation durable, inégalités sociales et bien manger. Et si la «good Food» était une bonne piste pour sortir des sentiers bobos ?
Elisabeth Lagasse

La souveraineté alimentaire comme levier politique d’une «good food» construite collectivement ?
Sébastien Kennes

Bien manger pour nous
Interview flash avec les membres de l’UPA

Quand agriculture rime avec social
Sarah Dujardin & Christine Englebert

Un mémorandum pour la reconnaissance de la multifonctionnalité de l’agriculture urbaine durable
Entretien avec Alice Gillerot

Pour une réflexion sur nos pratiques éducatives, au-delà de la «good food» et des sentiers «bobos»
Margot Thévenin

Bees coop, un supermarché coopératif en milieu populaire. Qu’en est-il de la mixité économique et sociale ?
Jonas Jaccard

La pépionnière. Récit d’anticipation féministe
Eléonore Barrelet & Barbara Van Dyck

L’ALIMENTATION DURABLE EN QUESTION(S)

ACCESSIBILITÉ, PÉDAGOGIES ET POLITIQUES DU BIEN MANGER À L’HEURE DES VILLES VERTES

 

Si un quasi-consensus paraît rassembler l’opinion publique quant à l’importance des initiatives de « transition écologique », quels paradoxes doit-on encore affronter, à l’heure où se côtoient les injonctions au bien manger et les frasques d’un système agro-industriel mondialisé, asséchant dans sa mainmise la biodiversité et les tissus agricoles paysans? Défini à rebours d’un tel modèle, le secteur de l’alimentation « durable » entretiendrait-il quant à lui un processus de stratification sociale, réservant le gros du gâteau aux populations pourvues d’un fort capital économique ou culturel, et les miettes aux plus précaires ?

Les seules conditions matérielles ne suffisent à expliquer un déficit d’accès à l’offre alternative. La sociologie de l’alimentation a défini l’importance et les contours d’un « ordre du mangeable1 », en vertu duquel nos pratiques et comportements alimentaires s’enracinent dans un système de représentations, de valeurs et de croyances collectives2. Les préjugés courant sur l’alimentation « durable » – les un·e·s considèrent qu’elle est l’apanage des « riches », les autres partent du principe que les « milieux populaires » manquent sensiblement d’information à son sujet – traduisent un ensemble de freins symboliques qu’il s’agit d’identifier si l’on entend opérer un réel changement dans la définition de notre paradigme alimentaire.

Au moment où elle s’adjoint une cafétéria sociale « 100% récup’ » (L’Ortie) et travaille au développement d’un potager urbain, l’Université populaire d’Anderlecht a souhaité analyser ces mécanismes de segmentation (socio-économique, territoriale, culturelle et symbolique) et briser quelques tabous quant à l’accessibilité de l’alimentation durable – qu’on la définisse comme locale, de circuit court, biologique, « zéro déchet », saine et/ou de saison. À la suite d’une journée de réflexion et d’ateliers dédiée à la thématique3 , nous prolongeons le débat en y consacrant ce double numéro de La Mauvaise herbe.

Par la confrontation des savoirs académiques et du terrain (aide alimentaire, projets associatifs, initiatives citoyennes), nous interrogeons les conditions d’éclosion d’un modèle de production et de distribution alimentaires qui soit à la fois susceptible de relever les défis environnementaux actuels, et réellement conçu pour satisfaire les besoins de tou·te·s.

couteau

Alimentation durable et droits sociaux

 

S’il est établi que « les divergences de préoccupation pour l’alimentation durable […] ne se distribuent pas en corrélation avec la situation de pauvreté4 », les différences d’accès au « bien manger » épousent indéniablement l’échelle des disparités socio-économiques : l’alimentation demeure la principale variable d’ajustement des ménages les plus modestes, qui se voient retirer la dignité du choix de ce qui composera leur assiette.

Comment favoriser l’exercice de ce droit fondamental que constitue l’accès à une alimentation durable ou plutôt, l’« accès durable à une alimentation diversifiée et de qualité5 » ? De quelle marge d’action les structures d’aide alimentaire – remèdes palliatifs d’un système défaillant – disposent-elles pour œuvrer en ce sens? Quelles solutions structurelles apporter à l’insécurité alimentaire que subissent un nombre toujours plus grand d’individus?

Ce sont quelques-unes des questions explorées dans les premières contributions de ce numéro, qui plantent le décor et esquissent des solutions à explorer à l’échelle nationale. Tout en suggérant des pistes pour la réalisation du droit à l’alimentation et à la nutrition pour tou·te·s, Manuel Eggen dresse les tableaux statistiques de la pauvreté, de l’aide alimentaire, de la malnutrition et de l’obésité en Belgique : les ingrédients d’un régime d’exclusion sociale, que l’accumulation des mesures d’austérité n’a fait qu’aggraver ces dernières années. Dans une contribution-synthèse, Catherine Rousseau et Lotte Damhuis envisagent les ponts possibles entre l’aide alimentaire et l’alimentation durable, et explorent les bénéfices et limites de deux « variantes » de cette rencontre : l’amélioration de l’approvisionnement de l’aide alimentaire et la démocratisation des espaces d’offre d’alimentation durable. Julien Vastenaekels expose pour sa part l’option de la sécurité sociale alimentaire, qui ambitionne non moins que la réintégration du système alimentaire (de la production à la distribution) dans le jeu des rapports sociaux, et sa subordination à des mécanismes de régulation démocratique.

Bruxelles à l’ère de la Good Food

 

Resserrons l’angle et passons à la loupe une série de chantiers « durables » et solidaires mis en place à Bruxelles et dans sa périphérie, espaces qu’un engouement politique et citoyen a transformés en un laboratoire de l’agriculture urbaine et de l’éco-alimentation. Il s’agit de replacer ces initiatives dans un contexte où fleurissent de multiples stratégies de soutien public, dont ont bénéficié (plus ou moins directement) une partie non négligeable des projets étudiés et représentés dans ce numéro – entre les programmes financés par le Fonds européen de développement régional (FEDER), les recherches-actions émanant du Plan Innoviris, et les dynamiques soutenues par la Stratégie Good Food.

De cette dernière, il sera – incidemment – beaucoup question dans ce numéro. Chapeautée par la Région de Bruxelles-Capitale, cette politique publique est née avec l’ambition de replacer l’alimentation (dans ses composantes économique, sociale et environnementale) au cœur de la « dynamique urbaine », et d’encourager les initiatives de terrain concentrées autour du « mieux produire » et du « bien manger ». Certaines associations ambassadrices ou labellisées campent en nos pages une sorte de bilan rétro-prospectif de la Stratégie parvenue à l’issue d’un premier volet d’action (2016 – 2020).

Abordant les enjeux généraux de ces financements, deux contributions invitent à (re)penser Good Food, par-delà l’estampille et l’opération de communication, comme une opportunité : Elisabeth Lagasse y voit une incitation à allier plaisir et durabilité, loin des clivages entre milieux privilégiés et populaires, entre personnes avec et sans papiers ; Sébastien Kennes l’envisage comme un outil démocratique susceptible d’opérer comme un levier vers la souveraineté alimentaire des populations bruxelloises.

À un niveau plus empirique, Sarah Dujardin et Christine Englebert dessinent le(s) visage(s) d’une agriculture sociale, vouée à l’accueil et au bien-être de personnes en situations de vie difficiles (réinsertion professionnelle, burn-out, etc.). Les propos d’Alice Gillerot s’articulent à leur enquête, et résument les enjeux d’un Mémorandum pour la reconnaissance de la multifonctionnalité de l’agriculture urbaine durable, paru en décembre dernier. Margot Thévenin se penche sur les pratiques et postures pédagogiques qu’il s’agirait de privilégier pour prévenir la reproduction tacite d’injonctions culturelles. Enfin, Jonas Jaccard interroge la mise en pratique des valeurs de solidarité et d’inclusion dont le supermarché BEES Coop se revendique.

Vers un changement de paradigme ?

 

La crise du Covid-19 est intervenue dans la préparation de ce numéro comme un catalyseur fortuit. Emboîtant le pas aux nombreuses cartes blanches et tribunes parues dans les journaux belges (et dont certaines sont partiellement reproduites dans notre revue de presse), des contributeur·rice·s dénoncent tantôt les conséquences sociales désastreuses de la pandémie6 , tantôt les causes profondes du marasme, et affirment le besoin criant d’un changement de cap. Sous les étiquettes (parfois convenues) de « durabilité » et de « résilience », se disent ainsi le choix d’un renoncement aux pratiques délétères du système agro-alimentaire mondialisé, et le pari de se tourner vers celles, solidaires et responsables, d’un système de production et de distribution qui puisse servir la transition écologique au même titre que la justice sociale.

Une telle opération suppose de reconnaître clairement ce à quoi l’on se mesure. L’empiètement du carcan néolibéral sur la planète et sur nos sociétés semble d’autant plus pernicieux qu’il a fini par gagner nos consciences… au point de nous convaincre qu’une somme d’actions individuelles suffiraient à inverser tout à la fois l’emballement climatique et le chaos social qu’il a lui-même précipités. Il y a pourtant tout lieu de poser la question des échelles de causalité et – en miroir – celle du niveau d’action souhaitable.

Un monde sépare en effet l’arsenal des mesures prescriptives/incitatives misant sur la responsabilité individuelle (campagnes de prévention, systèmes d’étiquetage nutritionnel, etc.), et les interventions d’ordre structurel (sécurité sociale, fiscalité environnementale) qui valident l’importance des déterminants collectifs des pratiques alimentaires, et reconnaissent dans une série de variables socio-économiques et identitaires (revenus, genre, codes culturels, éducation, etc.) autant de freins que de pivots potentiels dans l’évolution des dispositions de consommation « durables ». Or à ce jour, la question du bien manger, traduite sur un plan politique, s’est essentiellement posée en termes individuels. Les analyses se multiplient sur les pressions et violences symboliques qui accompagnent l’ « illusion du choix », et sur les dérives possibles d’une hyper-responsabilisation individuelle en matière d’ « alimentation-santé » – des obsessions et troubles du comportement (orthorexie, clean eating...) aux nouvelles formes de la domesticité (la « charge environnementale » incombant majoritairement aux femmes).

Mais le jeu de dupe ne s’arrête pas là. Le système agro-alimentaire est à ce point huilé qu’il nous persuade de sa bonne volonté, et nous gagne au mirage d’un capitalisme rouge et vert. L’alimentation durable et la précarité font en effet l’une comme l’autre l’objet d’un processus de « cosmétisation » marchande : des enseignes redorent leur blason sous couvert de responsabilité écologique (le green washing) ou d’action sociale (le do-gooding), et convoitent par ce double label des parts de marché non négligeables – rappelons qu’un tiers des Bruxellois vivent avec un revenu inférieur au seuil de « risque de pauvreté »7 .

Penser un modèle alternatif suppose donc l’identification de leviers politiques susceptibles d’extraire l’accès à l’alimentation d’une logique de marché, et de restituer aux populations le pouvoir d’exercer leur souveraineté du champ à l’assiette.

Mais de quelle souveraineté, de quelle démocratisation veut-on exactement parler? Plusieurs contributeur·rice·s identifient les éléments qui, dans les programmes d’« éducation à/par l’alimentation » comme au cœur des dispositifs participatifs mis en place par les politiques publiques et les coopératives de distribution alternative, sont susceptibles de maquiller une vision universaliste du durable. Ils disent l’importance cruciale de tenir compte des privilèges et des rapports de force en présence, et de parer la dérive que constituerait une définition arbitraire, verticale, du bien manger. L’exercice périlleux consistant dès lors, pour les associations porteuses de projets, à s’emparer des questions d’inclusion et de mixité sociales sans les transformer en de nouvelles formes de normativité, exercées aux dépens des principaux·ales intéressé·e·s. Ces enjeux de lutte contre les différents systèmes de domination (racisme, sexisme et classisme) sont singulièrement illustrés par Eleonore Barrelet et Barbara Van Dyck dans le récit d’anticipation féministe qui referme ce dossier.

Rateau

Reterritorialiser les luttes, entre ville et campagne

 

C’est la tâche créative qui incombe à nos sociétés contemporaines : composer de nouveaux récits – utopies et scénarios réalistes –, s’octroyer le loisir et la puissance d’inventer d’autres façons de se nourrir pour faire face aux défis sociaux et environnementaux actuels. Ce numéro de La Mauvaise Herbe veut y contribuer à sa petite échelle, et déployer cette histoire dans toute la complexité de son application aux villes d’aujourd’hui. Les chapitres qui le composent racontent l’urgence d’une réalisation du droit à l’alimentation et de la souveraineté alimentaire ; l’inventivité et la vulnérabilité de projets en agriculture urbaine durable ; les dilemmes auxquels s’exposent les réseaux de distribution alternative ; enfin l’éthique des pratiques pédagogiques liées au bien manger.

Un chapitre manque au décompte. Au-delà des combats de taille des services sociaux, des menus combats d’associations soumises à « pouvoirs subsidiants », et des cas de conscience d’enclaves gentrifiées, il s’agit de renouer avec des pouvoirs qui se passent de tout subside, et qui relèvent de la solidarité et de l’auto-gérance des quartiers8 . De reconnaître la conscience politique et les luttes écologistes qui traversent déjà – dans un espace pré- ou anti-institutionnel – les milieux populaires… luttes sans doute en partie invisibilisées par un corps associatif (le nôtre) trop rôdé à se demander comment « créer » de la cohésion sociale et comment « sensibiliser » son public aux matières environnementales. Cette attention renouvelée implique un geste de renoncement supplémentaire, et le passage du durable comme étiquette inclusive, à l’écologie comme outil de lutte et d’émancipation collective. Elle suppose également une re-territorialisation des enjeux du débat portant sur la transition alimentaire, et la revalorisation de ces espaces hautement politiques que sont la rue, le quartier, la place de marché, le champ, la ZAD ou l’usine9 . Plutôt que de « structurer » des dynamiques collectives existantes ou de venir s’y greffer, il faut leur donner voix au chapitre : œuvrer à leur préservation et à leur mémoire, contribuer (pourquoi pas ?) à les soustraire aux logiques de prédation économique, et n’inventer de nouveaux « vivre-ensemble » qu’à condition d’avoir fait cas de ces communs qui leur préexistent.

Comme préambule à ce chapitre qu’il nous reste à (faire) écrire, nous avons placé, au cœur de ce dossier, deux contributions qui réhabilitent des patrimoines (et matrimoines) négligés : le maillage historique des potagers bruxellois et la mémoire semencière de nos régions. En dénonçant les facteurs qui compromettent la survie de terres maraîchères et de potagers collectifs, lesquels résistent mal au fantasme politique de la « ville durable », Livia Cahn, Chloé Deligne, Noémie Pons-Rotbardt, Nicolas Prignot, Alexis Zimmer et Benedikte Zitouni invitent à replacer ces espaces d’autonomie, de lutte et de transmission en dehors des récits productivistes et paternalistes courant sur l’agriculture urbaine. Didier Demorcy évoque quant à lui la longue histoire qui nous lie aux céréales, et plaide, à rebours des routines de sélection de l’agriculture conventionnelle, pour la création d’une filière semencière paysanne et le renouvellement des relations ville-campagne.

Reste à compléter ce chapitre et à le nourrir des abords de l’UPA, selon ce qu’on envisagera comme un maillage urbain cohérent – le Square Robert Pequeur, le quartier du Triangle, Cureghem, Anderlecht, le « croissant pauvre » bruxellois, Bruxelles même… Quelle que soit l’échelle, nous trouverons matière à construire un second numéro « vert » de La Mauvaise Herbe.

1. J. BAROU, « Alimentation et société », Santé conjuguée, n° 3673, 2006, p.73-76. 2. Voir notamment, à ce sujet, les travaux de C. Fischler, J.-P. Corbeau, J.-P. Poulain, S. Lahlou, et plus récemment, ceux de P. Fielding- Singh (« A Taste of Inequality : Food’s Symbolic Value Across the Socioeconomic Spectrum », in Sociological Science, 4, 2017, p. 424-448). 3. La journée thématique « La good food au-delà des sentiers bobos. Préjugés et accessibilité du bien manger en milieu populaire » a eu lieu à l’UPA le 18 février 2020. 4. L. DAMHUIS, « Améliorer l’accès de tous à l’alimentation : Faire germer les possibles », Rapport intermédiaire de recherche du projet Solenprim, Bruxelles, innoviris.brussels, décembre 2017, p. 11 . 5. Ainsi que le formulent les co-créateur·rice·s du projet de recherche-action Solenprim, financé par Innoviris (2016- 2018). 6. Un premier baromètre est à ce jour fourni par Ch. MAISIN, L. DAMHUIS et Alexia SERRE dans « La crise n’est pas que sanitaire » (La Revue Nouvelle, n°3, 2020 [en ligne] : https://www.revuenouvelle.be/La-crise-n-est-pasque-sanitaire). 7. Observatoire de la Santé et du Social de Bruxelles-Capitale, Baromètre social 2019, Bruxelles, Commission communautaire commune, 2019. 8. Voir à ce sujet l’excellente interview donnée par la politologue et militante française Fatima Ouassak dans Agir par la culture. F. OUASSAK, « Tout est fait pour que les classes populaires ne se saisissent pas de l’écologie » (propos recueillis par Aurélien Berthier), dans Agir par la Culture, mars 2020, URL : https://www.agirparlaculture.be/fatimaouassak-tout-est-fait-pour-que-les-classes-populaires-ne-sesaisissent-pas-de-lecologie/. 9. C’est le programme énoncé par Les Actrices et Acteurs des Temps Présents dans leur manifeste Pays dans un pays (Bruxelles, 2019 [2013]).

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